Un monde de silence entre vignes et garrigue

Le tourisme fluvial a redonné une nouvelle jeunesse au canal du Midi.

Sous les ombres des platanes, les plaisanciers, dont beaucoup d’Anglais et de Suisses, découvrent un mode de vie rythmé par… la lenteur

Sous les ombres des platanes, le silence n’est troublé que par le chant des cigales. Une péniche glisse sur le canal et accoste mollement sur la berge. L’embarcation solidement arrimée, un jeune couple de Britanniques hisse deux VTT tout neufs sur le chemin de halage. « On est parti de Carcassonne, direction Agde… C’est notre voyage de noces », explique dans un français parfait, Steven, un blondinet trentenaire. « On nous a signalé des capitelles toutes proches on a envie de voir et de faire une petite balade… », ajoute, dans un joli sourire la jeune mariée en poussant son vélo sur le chemin de hallage. 

Direction Puisserguier. Senteur de vignes et de romarin seront au bout du chemin. Un peu plus loin, à Fonserannes, un quadra, chemise blanche et look marin, franchit la dernière des sept écluses sur une coquette péniche pavoisée de tournesols. Ce plaisancier originaire de Suisse, discute avec un des nombreux estivants massés le long des écluses.

« … Vous savez, sous la voûte formée par les platanes, on se retrouve dans un autre monde. Un monde de silence. Loin de la vie de tous les jours. Sur cette succession d’écluses, tout change. Il y a une telle foule qui nous regarde que l’on a l’impression d’‘être des stars… mais c’est sympa ! On discute, on blague… » 

Voilà le canal ! Un espace de convivialité, de découverte d’un terroir et d’un passé oublié. Un trait d’union entre des villes chargées d’histoire. Une succession de biefs, d’écluses, de tunnels, de méandres… d’émotions. Sur 240 kilomètres. Entre vigne et garrigue. Chevaux de Camargue et flamants roses.

Un coup de génie

Le coup de génie de Pierre Paul Riquet séduit le roi Soleil

Richissime notable de province, Pierre-Paul Riquet avait un projet un peu fou : relier par un canal l’Atlantique à la Méditerranée. Toute sa fortune passera dans la réalisation de cet ouvrage pharaonique qui relance le commerce du vin et du blé en Languedoc.

C’était un rêve qui paraissait irréalisable. Créer une liaison fluviale entre l’Atlantique et la Méditerranée a longtemps relevé de l’utopie. Les romains pourtant grands bâtisseurs y avaient renoncé, les rois François 1er, Henry IV et Louis XIII s’y étaient intéressés mais à chaque fois le projet n’avait pu aboutir. Le coût trop élevé de la réalisation et surtout les difficultés techniques jugées insurmontables, firent que la jonction des deux mers resta en attente pendant de siècles.

Les échanges commerciaux étant importants et les transports terrestres peu sûrs, les bateaux continuèrent donc de contourner l’Espagne pour effectuer un parcours de 3 000 kilomètres peuplé de pirates qui les menait de l’ouest au sud de la France.

Lettre au roi

Dès le début du règne de Louis XIV, le problème de la liaison Atlantique-Méditerranée redevient d’actualité. Le roi Soleil voit dans la réalisation de cet ouvrage pharaonique, un projet stratégique. Il devait permettre à la France de développer son réseau de transport, de s’assurer un rôle central  en Europe et priver l’Espagne de la manne financière que représentaient les droits de passage. Restait à résoudre les insurmontables problèmes techniques et le financement.

Ce ne sont pas la cohorte des ingénieurs du roi qui apportèrent la solution. Mais un homme seul. Un certain Pierre-Paul Riquet dont Colbert reçoit une lettre sur « le sujet d’un canal qui pourrait se faire dans la province du Languedoc pour la communication des Deux Mers ». Riquet va devoir faire ses preuves et démontrer la viabilité de son projet. L’examen de passage est réussi. En 1667, Louis XIV ordonna par édit Royal, la construction du canal des Deux Mers.

12 000 ouvriers sur le chantier

Comment Pierre-Paul Riquet a-t-il pu venir à bout de ce projet ? Peu cultivé, le petit mais riche notable provincial était à la fois visionnaire, génial organisateur, bon financier et homme de terrain. Il connaissait chaque ruisseau du pays de Revel, ce qui lui permit de résoudre le problème crucial de l’alimentation en eau du canal.

La solution qu’il imagina consistait à capter l’eau des ruisseaux et des torrents descendant la Montagne Noire et de la mener jusqu’aux réservoirs. De là, grâce à des rigoles, l’eau arrivait au lieu de partage : le seuil de Naurouze, point le plus élevé du trajet avec ses 189 mètres d’altitude. Un coup de génie !

L’histoire est en marche ! Le canal Royal du Languedoc ainsi nommé jusqu’en 1789 date à laquelle il prit le nom de canal du Midi, débute en 1667 par les travaux sur les rigoles de la Plaine et celle de la Montagne.

La même année s’élabore la retenue de Saint-Ferréol, le plus vaste des réservoirs. Les travaux avancent vite : 12 000 ouvriers sont à pied d’œuvre et plusieurs tronçons sont menés de front. En 1671, la partie atlantique du canal est terminée et mise en service. Reste à poursuivre l’ouvrage de Naurouze à la Méditerranée. Le canal passera par Castelnaudary puis Béziers pour rejoindre l’étang de Thau et Sète, où fut crée une ville nouvelle.

Audace et gigantisme

Tout le long de son trajet de 240 kilomètres, le canal du Midi est émaillé de constructions qui forcent l’admiration. L’œuvre majeure de Pierre-Paul Riquet ne comporte pas moins de 65 écluses.

Certaines sont multiples. D’autres originales. Outre celle de St Roch à Castelnaudary qui présente quatre sas, il faut absolument voir celle de Fonserannes près de Béziers : un chef d’œuvre de créativité avec ses huit bassins ovoïdes qui permettent aux péniches de franchir un dénivelé de 21,50 mètres. La prouesse technique réalisée avec cet audacieux et gigantesque escalier explique que ce soit le site le plus visité du canal du Midi. Pierre-Paul Riquet dût surmonter bien d’autres difficultés.

Comment continuer le canal alors que la colline de Malpas lui barre la route ? Le défi est de taille car la roche friable se prête mal au percement d’un tunnel mais Riquet pugnace arrivera à ses fins.

Dépression de terrain, rivière à enjamber ? Tous ces obstacles rencontrés trouvent leur solution et c’est ainsi que sont construits les pont-canal. Celui de Repudre est le seul ouvrage de ce type construit par Paul Riquet lui-même sur le canal du Midi, mais le plus imposant reste celui de Cesse long de 63 mètres, il culmine à 20 mètres de hauteur. Ce pont a été édifié par Vauban après la mort de Paul Riquet survenue en 1680, juste quelques mois avant la première navigation officielle de Toulouse à Sète.

Une nouvelle vie

Tous ces travaux, colossaux pour certains, permettaient la circulation de péniches tirées par des chevaux ou des hommes depuis les chemins de halage bordés d’arbres. Alignés de façon régulière, ils avaient pour mission de consolider les berges.

Crée pour faciliter le transport des personnes et des marchandises (Le canal relancera le marché du blé et du vin en Languedoc), l’ouvrage de Pierre-Paul Riquet est d’abord concurrencé par le rail puis le transport routier. C’est la fin de la batellerie. Le canal aurait pu tomber à l’abandon. Le tourisme fluvial l’a sauvé.

Rencontre avec

Philippe Calas , Enseignant Le Canal du midi : un formidable terrain de jeux

Sept parcours en VTT d’un bout à l’autre du canal, autant en bateau, sept livres sur le Canal du  Midi, des dizaines de conférences  et un site Internet sur l’ouvrage de  Pierre-Paul Riquet : Philippe Calas a découvert le canal à dix ans. Il en a 45, c’est devenu sa passion.

Comment cette passion pour le canal du Midi vous est-elle venue ?

Tout minot ! Ma mère, institutrice au Bousquet d’Orb, avait organisé un atelier autour du Canal du Midi avec une journée sur des petits bateaux de location. J’avais dix ans ! Voilà, ma première découverte du Canal. Après, nommé enseignant à l’école de Vias, je me suis rapproché du canal que j’ai parcouru en VTT. Curieux de nature, j’ai voulu en savoir un peu plus sur son histoire. A mon tour, enseignant à Portiragnes, j’ai fait travailler ma classe sur le canal en abordant le côté historique. Le point de départ, le voilà.

Vous avez aussi écrit sept ouvrages dont un guide sur la canal !

Le canal c’est ma passion. J’ai envie de la partager tout en assurant sa promotion. A chaque nouvelle édition de mes llivres, j’aborde un angle différent : Le canal à travers les cartes postales anciennes, des photos panoramiques, en vélo….

Il y a plusieurs manières de découvrir le canal ?

Chacun peut le découvrir à sa manière. Le sportif qui, en VTT, effectue les 240 kilomètres du parcours, va forcément être intrigué par le canal et se poser des  questions sur sa construction. Et forcément chercher à comprendre pourquoi ce canal a été construit.  Un passionné d’histoire va, lui, louer un bateau et découvrir la navigation au rythme du canal et faire des haltes pour découvrir les produits du terroir.

Votre plus beau souvenir sur ce canal ?

C’est une émotion, une rencontre ! Le long du canal j’avais eu, l’an passé, une discussion avec un autre passionné. Il m’expliquait qu’il était en train de fabriquer une reproduction d‘un bateau de la poste de 15 mètres de long. Cette barque assurait le transport des passagers au 19ème siècle. Un projet incroyable. Un, jour, il ma téléphoné pour me dire que sa barque était terminée et qu’il m’attendait à l’écluse de Portiragnes. Voir cette barque d’un autre âge, que je n’avais vu qu’en dessin, a été une grande émotion. D’autant plus grande que j’ai pu la conduire pendant une dizaine de kilomètres.

Comment définiriez-vous le canal du midi d’aujourd’hui ?

Les vélos, les rollers, les  bateaux le parcourent… c’est un formidable terrain de jeux et un espace de convivialité. Pour moi, le canal, ressemble aussi à une frise historique. C’est un fil rouge, un trait d’union entre des villes du Midi chargées d’histoire.

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