Partir… sur le chemin des étoiles

A pied, à cheval, en vélo… ou en poussette. Pèlerins et marcheurs partent sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle pour prier, méditer, se ressourcer ou changer de vie. Rencontres.

Saint-Guilhem-le-Désert. 18 heures. Sur la place du village, à l’ombre du platane, Julie et Philippe discutent en buvant du Perrier. Elle, la quarantaine, un joli minois et des yeux bleus. Lui, visage buriné de baroudeur-retraité. Tous deux viennent de poser leur sac à dos. Ils marchent depuis une semaine vers Compostelle. « Moi, ce sont les chemins qui m’ont pris, j’en suis à ma quatrième marche », lâche Philippe en rigolant. « Pour moi, cette marche, c’est le chemin de la liberté », confie Julie. Son père souhaitait qu’elle reprenne l’usine familiale de travaux publics au Québec. « J’ai dit, je vais réfléchir sur les chemins de Compostelle. Cette marche m’a aidée à prendre ma décision. Je ne dirigerai pas l’usine… Je vais m’orienter vers un métier artistique ».

Imaginer un avenir
19h. Montpellier. En bas du Corum. Akasuki, une jeune japonaise, casquette de tennis blanche, short et bâton de randonneur, semble perdue. En suivant les clous qui balisent le chemin de Saint-Jacques, elle arrive à l’église Saint-Roch. Elle hésite à frapper avec l’imposant heurtoir accroché au portail vert du presbytère, refuge des pèlerins. Son Français est approximatif alors elle parle anglais : « Quand je marche, je n’arrête pas de penser à la catastrophe que mon pays a vécue et j’essaye d’imaginer un autre avenir pour le Japon ». Elle prie aussi comme beaucoup de pèlerins pour qui, les chemins relèvent d’une démarche spirituelle. « C’est une manière de me relier à Dieu », confie Hélène. « J’ai été poussée par un besoin impérieux. »

800 kilomètres en poussette
Et puis, sur les chemins, il y a ceux qui partent pour remercier. Comme ce couple des environs de Perpignan. Annie et Julien désespéraient d’avoir un bébé. Alors, ils ont fait un vœu : « Si on a un enfant, on ira  à Compostelle ». Après sept ans d’attente, le petit Martin est enfin arrivé. Annie et Julien sont partis à pied sur le chemin avec les sacs à dos… et la poussette. Près de 800 kilomètres avec Martin âgé d’un an, rapidement devenu « l’étoile du chemin », comme l’ont appelé de nombreux pèlerins.
D’autres cherchent l’inspiration. Comme Anne-Sophie qui sort son ordinateur à toutes les haltes et dans chaque couvent. « J’écris un roman, l’action se passe en 2050 ».
D’autres encore, cherchent à oublier "une vie secouée". Stéphanie s’apprête à arpenter les chemins à vélo avec ses deux ados : « Une manière de ressouder la famille ». 

Chaîne de solidarité
21h. Limoux. Jacques, un grand chauve, carrure de rugbyman, cherche un gîte. Celui indiqué par le "Miam Miam Dodo" (la Bible du pèlerin) est fermé. Au bar du coin, on l’oriente vers le camping où on lui propose de l’héberger gratuitement dans un mobil-home. « Les chemins c’est une longue chaîne de solidarité », explique Jacques qui a décidé de prendre son temps. « Je fais des détours à la recherche de beaux paysages, de belles rencontres ». Une manière de s’abandonner à la providence et de vivre les chemins.

Tout commence au IXe siècle… 

Les chemins de Saint-Jacques de Compostelle : un pèlerinage venu du Moyen Age

Les chemins de Saint-Jacques de Compostelle comptent quatre voies historiques dont le chemin d’Arles et celui du Puy-en-Velay. Ce pèlerinage remonte au IXème siècle.

Partir sur les chemins foulés par des millions hommes depuis des siècles. Marcher, avec pour horizon, la basilique de Compostelle où reposent les reliques de Jacques Le Majeur, apôtre de Jésus-Christ. A chacun son rythme. Certains mettront un peu plus de deux mois pour faire le trajet, d’autres, effectuant tronçon après tronçon, le feront en plusieurs années.

Epopée spirituelle

L’histoire de Compostelle débute au IXème siècle avec la découverte de la sépulture de Saint-Jacques. Une église est construite sur le lieu, les gens viennent s’y recueillir. Les croyants portant la gourde, tenant le bourdon, un large chapeau vissé sur la tête, arrivent de toute l’Europe.

Ils repartiront avec une coquille Saint-Jacques accrochée à leur vêtement. Signe de ralliement ? Preuve de l’exploit accompli ? Raison plus pratique ? Nul n’a la réponse avec certitude mais cette coquille est devenue l’emblème jacquaire. 

Au Moyen Age, ce voyage est une épopée spirituelle dont l’importance rejoint celle des deux grands pèlerinages qui mènent au tombeau de Saint-Pierre à Rome ou au Saint-Sépulcre à Jérusalem. Foi chevillée au corps, désir de se surpasser, plaisir de faire une belle randonnée, aujourd’hui, les raisons ne manquent pas d’accomplir ce périple qui depuis un siècle fait de plus en plus d’adeptes.

Quatre voies principales

Celui qui veut se lancer dans cette aventure a le choix entre quatre voies principales complétées par de nombreux chemins secondaires comme la voie Domitia. Ce réseau  constitue autant d’itinéraires variés. Le voyageur qui emprunte aujourd’hui ces voies énumérées dans le Codex Calixtinus écrit en 1140, met ses pas dans ceux des pèlerins du Moyen Age.

Les jacquets venus du Nord et rassemblés à Paris prennent la via Turonensis qui passe par Tours où se trouve le sanctuaire de Saint-Martin. Les pèlerins en provenance de Belgique, des Ardennes et de Lorraine suivent La via Lemovicensis depuis Vézelay où ils peuvent admirer la basilique romane Sainte-Marie-Madeleine.

Longue de 1 530 kilomètres, la via Podiensis qui part du Puy-en-Velay est un chemin majeur, elle passe par la  Lozère, traverse la Margeride et L’Aubrac. De nombreuses églises et prieurés, lieux d’asile ont été construits sur ce tronçon pour accueillir les jacquets.
Ces trois voies se rejoignent à Ostabat en pays Basque, elles forment alors un seul chemin : le Camino Navarro.  

Un pont du diable sur la route

Au sud, la via Tolosana au départ d’Arles réunit les pèlerins venus d’Europe centrale et d’Italie sur un parcours de 1 588 kilomètres. Très fréquentée, elle est aussi empruntée  par les croyants qui, venant d’Espagne, se rendent à Rome. Elle est utilisée dans les deux sens. Cette voie quant à elle, passe la frontière au col de Roncevaux et devient Camino Aragonés. La jonction de ces deux chemins français se fait à Punta de la Reina. Là, l’unique tracé prend le nom de Camino Francès, un itinéraire riche en monuments religieux.

Mais avant d’arriver à Compostelle, le voyageur aura traversé des villes et villages, vu des paysages variés, rencontré bien d’autres marcheurs. Celui qui suit la via Tolosana découvre la cathédrale Saint Trophime d’Arles avant de se rendre à Saint-Gilles où l’attendent la façade sculptée de l’abbatiale romane et la crypte de l’abbaye bénédictine qui abrite le tombeau de saint Gilles.

Continuant son chemin, le marcheur fait étape à Vauvert ou à Gallargues-le-Montueux, arrive à Montpellier, traverse l’Hérault au Pont du Diable. Ce dernier est un magnifique ouvrage roman construit difficilement sur des gorges escarpées ce qui a fait naître la légende du Diable défaisant la nuit le travail des ouvriers.

Du pont, la vue est imprenable sur les gorges de l’Hérault. Encore quelques petits kilomètres et Saint-Guilhem-le-Désert apparaît, tel un joyau dans son écrin. Cernée de falaises, de rochers, de pitons, la petite ville au charme médiévale est lovée dans une vallée fermée par le cirque de l’Infernet. 

Château à porte sculptée

Avant la création de l’abbaye de Gellone  par Guillaume, Comte de Toulouse, en 804, le lieu était désertique, rocailleux, sans végétation. Idéal pour ce guerrier qui voulait se retirer du monde. Rues étroites, place ombragée par un gigantesque platane, le village de pierres, regroupées autour de l’abbatiale qui abrite les reliques de son fondateur canonisé en 1066 sous le nom de saint Guilhem.

Passé ce village aux toits de tuiles rouges, un relief  aride accueille le marcheur qui se dirige vers Usclas-du-Bosc et son château à la porte sculptées d’une coquille et d’une calebasse. Ensuite, direction Lodève avec sa cathédrale fortifiée Saint-Fulcran, pour rejoindre Toulouse, avant de franchir le Somport. De plus en plus fréquentés par les pèlerins, les randonneurs et les passionnés d’art, les chemins de Compostelle ont vu soixante et onze de leurs monuments et sept de leurs tronçons inscrits au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Sur la via Tolosana, l’abbatiale de Saint-Gilles, le Pont du diable et Saint-Guilhem-le-Désert ont reçu cette distinction en 1998.

Rencontre avec

Gérard Billon, Pèlerin L’essentiel c’est le chemin, pas l’arrivée à Compostelle

Instituteur à la retraite, Gérard Billon, est parti sur le chemin des étoiles, à l’ancienne, en effectuant les 1 500 kilomètres du trajet d’une seule traite sans téléphone ni appareil photo.

Vous habitez Bouillargues, dans le Gard, mais ce périple vous l’avez débuté dans l’Allier. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

J’avais envie de démarrer mon périple depuis mon pays natal : l’Allier. J’avais l’impression que le chemin allait être un récapitulatif de ma vie. Je me suis permis de modifier certaines étapes pour passer dans des endroits où j’ai vécu durant mon adolescence et ma vie d’adulte. J'ai emprunté le Chemin du Puy en traversant la Lozère. Je tenais à le faire d’une traite, à l’ancienne, de l’Allier à Saint-Jacques de Compostelle. J’ai effectué près de 1700 kilomètres en deux mois et demi sans jamais avoir réservé de gîtes. Sans téléphone ni appareil photo.

Qu’es-ce qui vous a poussé à partir sur les chemins ?

Je ne sais pas trop ! Très jeune, j’ai entendu parler des Chemins. Enfant, ma mère me montrait la voie lactée en appelant ces étoiles dans le ciel : « le Chemin de Saint-Jacques ». Il y avait peut-être aussi un côté écolo dans cette décision. Un besoin de retour à la nature.

Pour quitter son confort, il faut qu’il y ait quelque chose de fort qui vous pousse. La plupart ont du mal à dire pourquoi ils cheminent mais tous en ressentent un besoin impérieux. Pour partir, il faut sentir un vide que l’on ne comble jamais. La preuve c’est que certains deviennent accros aux chemins et repartent sans cesse.

Comment sont les rapports entre marcheurs ?

La Fraternité est omniprésente car sur ce chemin on est dépendant les uns des autres. J’ai mangé et dormi où je pouvais. A partir de là, on se retrouve dans une certaine précarité qui génère la solidarité. Quand on se croise avec d’autres marcheurs ou pèlerins, c’est seulement le temps d’une halte, d’un repas, d’où des échanges intenses allant même jusqu’à des confidences.

Votre plus beau souvenir ?

Des paysages ! Ceux d’Aubrac et d’Auvergne. La découverte de la chaîne des Puys ou des Pyrénées. Vous êtes à pied, seul, les paysages, les montagnes ont l’air de n’apparaître que pour vous.

Comment avez vous vécu votre arrivée à Saint-Jacques de Compostelle après deux mois de marche ?

Franchement, j’ai été un peu déçu. Après avoir vu des paysages fabuleux, rencontré des gens passionnants, j’ai eu l’impression d’arriver dans la banlieue d’une grande ville. Je me suis perdu au milieu d’une zone commerciale. Le mythe, un instant, s’est effondré. Après, dans la vieille ville, il y a une ambiance, une ferveur. Dans la basilique, lors des offices à la fois solennels et chaleureux on retrouve la solidarité et la fraternité des chemins.

Que vous a apporté cette marche vers Compostelle ?

Un désir de générosité. Une envie de s’ouvrir, de sortir de mes repères habituels. Un soir sur le chemin, je me suis retrouvé face à un gîte fermé. Une personne du village m’a accueilli chez elle et invité à partager le dîner avec toute sa famille. Elle m’a aussi hébergé. Face à une telle générosité on se dit que l’on ne peut pas se contenter de vivre avec les barrières que l’on a tendance à se mettre les uns avec les autres. 

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